Au large l'immense soleil orangé passait sous la ligne d'horizon et ses rayons couchants peignaient les façades des monuments, faisant ressurgir le glorieux passé
de Principale. Fondée plus de vingt siècles plus tôt par des colons originaires du Vieux Continent au sommet d'une haute falaise qui s'avançait en une longue et fine pointe dans l'océan, elle ne
cessait de surprendre chaque personne qui la découvrait pour la première fois.
Même après avoir passé plusieurs semaines à arpenter ses rues, Flavien restait stupéfait par leurs architectures dont les mises en scène au fil des siècles avaient
été conçues pour rappeler à chacun la grandeur de celle que l'on avait fini par surnommer la « Superbe Ville ». Située à l'extrême sud du Nouveau Continent, elle était au centre du
monde antique et de ses routes commerciales et très vite elle sut tirer profit de cette position. Son petit port de pêche aménagé au pied de la Falaise Ouest se développa et devint le plus
important port marchand de l'époque et pendant plusieurs siècles.
Flavien avait entendu dire que la ville avait également été une puissance militaire inégalable. D'abord de par sa position en hauteur, il était difficile de
l'attaquer par la mer. Et lorsque l'ont flanait le long de l'Avenue de la Falaise, il était aisé de se mettre à côté d'un des vieux canons fièrements dressés vers l'océan, de fermer les yeux et
d'imaginer en contrebas toute une flotte ennemie, repérée de loin, couler, impuissante. Et quand bien même la prise du port eût été une réussite, monter l'escalier qui donnait accès au coeur de
la cité était une autre affaire. Côté terrestre, l'unique accès était bloqué par un épais et haut rempart, rendant la ville quasiment imprenable, et mieux vallait être en bons termes avec ses
dirigeants si l'on voulait voir ses affaires fleurir. Ou alors il fallait avoir la chance de ne pas tomber nez à nez avec l'un des navires qui sillonait les mers sous ses ordres, chargé de
pirater les routes commerciales de ses ennemis.
Le jeune homme de vingt trois ans s'arrêta un instant. Il avait des cheveux blonds coupés mi-long et ondulés, des yeux bleus et une fine cicatrice sur sa joue
gauche où la barbe ne poussait pas. Son visage était doux et fermé, rêveur et prudent. Il portait un large t-shirt maron clair à manches longues avec un col en V, un jean pâle troué par endroits
et des chaussures en toile bleues. Pour lui Principale n'était qu'une étape. Il voyageait clandestinement depuis sa naissance en compagnie de sa mère et tous deux ne restaient jamais plus de
quelques semaines au même endroit. Mais alors qu'ils étaient sur le départ, Flavien était inquiet.
Il sentait depuis quelques temps, peu avant son arrivée à Principale, une présence nouvelle qui s'accrochait à lui, comme ombre. Etait-ce uniquement le fruit de son
imagination ou bien était-il réellement suivi ? Il serrait fort dans la manche de son t-shirt le couteau que lui avait un jour offert un chef nomade en guise d'admiration et de remerciement alors
qu'il n'était âgé que de douze ans. Il suspectait chaque personne qu'il croisait, chaque son qu'il entendait. Souvent il faisait des détours par des endroits plus calmes et plus dégagés dans
l'idée de pouvoir identifier la cause de son angoisse. Mais l'ennemi s'il existait, savait rester invisible.
Il reprit sa marche, remontant l'avenue sous les allées de tilleuls qui le jour faisaient profiter les passants de leur ombre. Suspendues entre leurs branches, des
lanternes colorées commençaient à à diffuser des lumières aux tons pastels, créant un environnement paisible et accueillant pour les promeneurs du soir. Il était agréable de s'asseoir sur un banc
au milieu des massifs de fleurs et de plantes diverses en serrant l'être aimé ; de s'accouder au rempart et regarder avec émerveillement la fin du coucher de soleil ; de courir dans l'air frais
du soir qui venait de la mer, sans être reconnu. Les esseulés, les rêveurs et les mélancoliques aimaient venir ici se changer les idées. Des jeunes couples, des plus vieux en quête de romantisme
; des familles pour offrir un peu de féérie aux enfants. Tout ce monde se côtoyait, se croisait et l'on se retrouvait entre amis à montrer ses prouesses sur la piste de glisse où à déguster des
crèpes, barbes à papa ou autres sucreries pour conclure une journée passée à se promener ou à la sortie d'une séance de cinéma.
Flavien lui, ne faisait que passer et il craignait à chaque instant que son sang ne finît par souiller cette promenade enchantée.
En face de l'Hôtel de Ville, il poussa la porte de la Taverne, l'un des lieux les plus anciens et emblématiques de Principale dont les origines remontaient à celles
de la ville. Située au bout de l'escalier qui allait du pied de la falaise à son sommet, l'établissement avait eu pour mission première d'accueillir après leur dure journée de labeur les ouvriers
du port, aujourd'hui inactif et dont les entrepôts creusés dans la roche avaient été transformés en musée suite au retrait de la mer quelques centaines de mètres plus loin. Assoifés et épuisés
par la longue ascension le long de la paroi rocheuse, les touristes constituaient donc depuis plusieurs dizaines d'années la clientèle principale de la Taverne. Et depuis un incendie qui avait
forcé sa reconstruction trois siècles plus tôt, l'endroit avait très peu changé d'aspect. A l'extérieur un toit de chaumes était soutenu par des murs aux pierres apparentes. Des chaînes étaient
suspendues entre des poteaux en bois, délimitant un petit parterre de fleurs, traversé par une courte allée de cailloux blancs qui menait le futur consommateur à la porte d'entrée, suplombée
d'une enseigne métalique qui avait la forme d'un récipient en bois ansé sur lequel étaient apposées les armoiries de Principale. A l'intérieur, le bois régnait du sol – vieux parquet ciré – au
plafond – poutres, lustre en forme de barre de navire – en passant par la salle – tables, tabourets, chaises et banquettes, comptoir derrière lequel il y avait des étagères garnies de verres et
de bouteilles aux formes et aux marques diverses et variées. Les murs exhibaient avec fierté les pierres qui les constituaient, décorés de tableaux sortis de l'imagination d'un artiste local et
qui représentaient la vie de la ville, de la terre à la mer en passant par le vieux port et ses grands bateaux à voiles d'autrefois. Des petites fenêtres étaient enfoncées dans leur épaisseur,
voilées de rideaux rouges et blancs à carreaux, filtrant le jour la lumière du soleil qui venait se poser sur les particules d'alcool et de fumée en suspension. Cela donnait au lieu une ambiance
confinée, propice à la discrétion et aux traitements d'affaires parfois peu scrupuleuses.
La seule modification notable avait été lorsque la Taverne était devenue un point de passage touristique, l'ajout d'une terrasse en bois, accrochée à la falaise,
qui offrait une vue et une sensation exceptionnelles à ceux qui y sirotaient leur boissson. Elle était recouverte d'un toit qui prolongeait celui du bâtiment et des guirlandes fixées entre les
poutres l'éclairaient. L'atmosphère était complètement différente de celle de l'intérieur. Aérée, l'on y respirait l'air pur et frais du large. On y était plus décontracté, moins épié et l'on
avait moins à faire attention à ce que l'on disait. Ce fut ici que Flavien rejoignit la personne avec qui il avait rendez-vous.
Il aperçut Marie dans un coin, assise à une petite table ronde au milieu de laquelle se consumait une veilleuse de cire qui diffusait des parfums d'agrumes. Blonde
et allant sur sa quarantaine, les cheveux attachés en queue de cheval, les yeux verts et vêtue d'un gilet de laine marron clair, d'un pantacourt kaki et de chaussures de sport, elle agitait une
paille dans son verre de limonade, en regardant, pensive, une petit garçon et une petite fille qui couraient l'un après l'autre entre les tables. Elle eut un sourire quand Flavien se fut installé
en face d'elle après avoir commandé une limonade à son tour :
- J'ai l'argent, dit-elle tout bas en s'approchant de lui. Nous allons pouvoir partir comme prévu avant la fin de la
semaine.
Flavien soupira. Il avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer.
- Quoi ? s'inquiéta-t-elle.
- Le chef des nomades est mort la nuit dernière. Son fils qui a pris la succession à leur tête nous affirme qu'il est toujours d'accord pour que nous fassions le
voyage avec eux. Mais il veut plus. Beaucoup plus.
- Combien ?
- Le triple de ce qui était convenu au départ...
Marie eut un petit rire nerveux :
- Quel hypocrite ! Autant qu'il rompe clairement les négociations !
- Apparemment le vieux aurait été empoisonné. Ils savent que nous voyageons illégalement. Ils craignent que nous leur apportions des ennuis.
Le serveur posa sur la table le verre de Flavien, sur lequel les armoiries de Principale étaient représentées. Il agita sa paille coudée jaune et but quelques
gorgées.
- Ils savent également que nous sommes prêts à tout pour partir d'ici, dans le meilleur des cas, ils en tireraient un bon parti. D'autant plus que le fils est un
vaniteux, imbu de lui-même et avide de pouvoir. Il n'aurait pas hésité à suprimer son père pour ça.
- J'ai peur que nous ne soyons pas en sécurité avec eux. Nous devrions peut-être nous diriger vers une autre caravane.
- Eh ! Je ne suis plus un enfant, ne l'oublie pas ! Je peux nous défendre tous les deux maintenant ! Aussi, entamer de nouvelles négociations prendrait du
temps...
- Tu as l'air de ne pas vouloir traîner ici, je me trompe ?
Flavien attendit quelques secondes avant de répondre :
- Depuis que nous avons décidé que Principale serait notre future destination, j'ai un mauvais pressentiment. Je ne sais pas comment le décrire, ni pourquoi, mais
ça m'angoisse. Et la mort du vieux, patricide ou non, on dirait un avertissement...
- Tu penses que nous sommes épiés ?
- Oui, affirma-t-il convaincu.
Ils se turent et regardèrent tout autour d'eux. Il y avait peu de monde sur la terrasse. Assis à une table à côté de la leur, un couple de jeunes retraités bien
équipés pour une escapade touristique : chapeaux, sacs-à-dos, bermudas et chaussures de marche. Ils avaient déployé un plan de la ville et étalé plusieurs guides de poche. Plus loin, les parents
des deux garnements durciçaient le ton alors que leur progéniture avait failli renverser le serveur qui apportait sur son plateau une dizaine de verres de boissons alcoolisées à un groupe de
jeunes venus passer une partie de la soirée. A l'autre bout, dans un coin, une jeune femme d'une vingtaine d'années, cheveux noirs attachés en chignon, yeux bridés derrière de petites lunettes
noires à monture carrée. C'était une une étudiante habituée des lieux que Marie et Flavien voyaient souvent lorsqu'ils se donnaient rendez-vous à la Taverne. Elle y étalait ses cours, faisait le
tri dans ses notes en écoutant de la musique.
- Tu as été suivi ? demanda Marie.
- Je ne sais pas. J'en suis presque certain, mais je ne vois personne.
Marie réfléchit un instant. Flavien termina son verre.
- Retourne voir les nomades et dis-leur qu'on aura l'argent.
- Comment ?
- Je trouverai une solution.
Flavien lut dans son regard qu'elle était décidée et qu'elle y arriverait. Alors il acquiesça d'un signe de la tête.
- Allez va ! Et prends garde à toi !
- Toi aussi, Maman.
Il l'embrassa et quitta la terrasse. Marie resta encore quelques instants.
Rien ne bougea. Les retraités planifiaient toujours leur journée du lendemain. Le groupe d'amis avais recommandé à boire tandis que le petit garçon et la petite
fille se partageaient tranquillement une grosse coupe de glace aux bonbons. L'étudiante n'avait pas levé les yeux de ses cours.